29 mai 2012.
Parme, Emilie-Romagne. Les bruits de la rue me réveillent, comme tous les matins. Les employés des bars qui installent les chaises et les tables sur les terrasses, les camions qui viennent livrer les fruits, légumes, poissons, viandes, et autres mozzarelle chez les petits commerçants, les parents qui accompagnent à pieds les enfants à l’école primaire du quartier. Les Italiens qui prennent leur caffè en se lançant des “Oh ciao caro ! Buona giornata !”.
Caffè macchiato au bar, lunettes de soleil, je saute sur ma Vespa, chaleur étouffante. Comme tous les matins depuis que le soleil s’est bien installé dans le ciel et que rien ne semble pouvoir l’y déloger.
Le même trajet tous les matins, le vent qui fouette mes joues, quelques minutes bien rafraîchissantes sous cette canicule. Il ne se passe rien de particulier, ces temps-ci, c’est bientôt l’été, les terrasses italiennes sont pleines à craquer, la lumière est agréable, et le joyeux brouhaha quotidien augure une belle saison au rythme des gelati et des aperitivi.
Arrivée au bureau, je traverse le grand couloir en saluant, comme tous les matins, mes collègues d’un souriant “Ciao !”.
J’allume l’ordinateur. Pour une fois je suis arrivée peu avant 9h. D’ailleurs seuls 2 de mes 7 comparses avec lesquels je partage mon bureau sont là.
Naturellement, on attend que tout le monde soit arrivé pour le rituel du caffè matinal. On ne commence pas à travailler sans avoir passé 10 minutes tous ensemble autour d’un espresso.
9h.
Un bruit sourd. Un bruit loin. Un bourdonnement. Qui se rapproche de plus en plus. Je regarde ma collègue, figée, interloquée. J’ai la main crispée sur ma souris. Ma collègue est debout, elle a stoppé net ce qu’elle était en train de faire, quelques papiers à la main.
On se regarde, on se scrute, silencieuses.
Et puis le bourdonnement s’est transformé en tremblement qui secoue mon ordinateur, mes dossiers, et les produits sur l’étagère en face de moi.
“FLO !”
Ma collègue s’étrangle presque et pointe du doigt nos posters accrochés aux murs qui se balancent de droite à gauche. Honnêtement, je suis pétrifiée, bloquée sur ma chaise, la main toujours sur ma souris, incrédule, aucun son ne sort de ma bouche, je sens juste ma chaise trembler violemment et j’entends le bruit de tous ces objets qui se percutent et qui se font tomber les uns les autres.
J’entends aussi mes collègues des étages supérieurs dévaler les escaliers (on oublie donc toutes les consignes de sécurité dans la panique) et courir vers la sortie.
Cela n’a duré que quelques secondes. 10-12 secondes à tout casser. Quand ça s’arrête je réalise à peine ce qu’il s’est passé.
“Un terremoto !”
Je ne veux même pas y croire. Je n’arrive toujours pas à activer mes cordes vocales. Pourtant je t’assure qu’elles fonctionnent bien généralement. Je regarde toujours, complètement abasourdie, ma collègue qui se jette sur son téléphone pour appeler les siens. Sa mère, son mari, son fils.
“Mamma, tutto bene ? Hai sentito la scossa ?”
L’Italie est une terre sismique. Nos volcans sont actifs. On le sait. On le sait même douloureusement. Des villes entières se sont écroulées sous les impulsions de notre terre italienne, et ont emporté avec elles des dizaines, des centaines de personnes. Mais on n’y pense pas. Franchement. Jamais. Même aujourd’hui, et pourtant je l’ai senti dans mes tripes ce tremblement de terre. La deuxième secousse, encore plus forte, est survenue aux alentours de 13h et ma collègue, cette fois-ci, dans la panique, m’a tiré le bras pour que je me réfugie avec elle sous le bureau. Quelques secondes encore qui semblaient vraiment une éternité. Ça monte en puissance, tu penses que ça ne va jamais s’arrêter.
Puis la sirène et l’évacuation.
Et surtout, où se situe l’épicentre ? Est-ce que tout le monde va bien ?
Non, tout le monde ne va pas bien. Tout le monde n’a pas eu la chance d’etre 1/ dans un bâtiment aux normes anti-sismiques (n’abordons pas le sujet des constructeurs italiens…), 2/ suffisamment loin de l’épicentre pour n’en sentir que la secousse sans les dégâts.
L’épicentre du terremoto est rapidement localisé à quelques kilomètres de Modena, 5.9 sur l’échelle de Richter. Il est ressenti de Milano à Firenze en passant par Verona, Bologna et Reggio-Emilia, et les villes les plus touchées sont Modena, Ferrara, Mantova, et tous les petits villages alentours. Toute l’Italie septentrionale, comme on l’appelle. Et l’Emilie-Romagne est touchée de plein fouet.
27 morts, des milliers de sans-abris.
Quand je pense que nous nous trouvions à 50km, et à quel point ça nous a secoué, je ne veux même pas imaginer la violence au plus près de l’épicentre.
Presque instantanément, un système spontané de solidarité se met en place. Les Italiens de la région appellent en nombre leurs mairies pour proposer des “posti letti” – des lits – pour ceux qui se retrouveraient sans toits suite à ces deux secousses. Secousses suivies de nombreuses répliques qui n’ont d’ailleurs laissé aucun répit à ces pauvres gens pendant de longues semaines.
Les entreprises de la région, nombreuses, s’activent aussitot et dès le lendemain, ce sont des camions entiers de lait, biscuits, pâtes qui sortent des usines en direction de Mirandola, Medolla, et San Felice sul Panaro, les communes les plus touchées. Les écoles se sont effondrées, les clochers écroulés, des ouvriers ensevelis sous les gravas des hangars dans lesquels ils travaillaient. Pas besoin de te faire un dessin. Une catastrophe.
C’était désolant.
Je n’ai pas vraiment de mots pour décrire mes sentiments à ce moment-là. Mais j’étais vraiment désolée. Au premier sens du terme. Abattue. Pour tous ces gens qui d’une minute à l’autre ont perdu des amis, des membres de leur famille, leurs toits.
Leurs souvenirs.
Le fruit de leur travail.

Une seule de ces roues de parmigiano reggiano demande plusieurs années de labeur, de la fabrication jusqu’à l’affinage. Ces photos nous sont parvenues quelques semaines après le tremblement de terre, une fois qu’on avait tous envoyé à notre manière notre soutien aux victimes du tremblement de terre. Qui était allé faire du bénévolat sur place, qui avait envoyé des dons par SMS, qui a proposé des lits,…
Je t’assure que les Italiens étaient tout aussi abattus lorsqu’ils ont ouvert ces photos de ces coopératives laitières qui demandaient de l’aide. Je te laisse imaginer le dégât économique pour les familles qui travaillaient dans ces coopératives. Toutes ces roues de parmigiano impossible à vendre, impossible à affiner, il fallait tout recommencer, et un parmigiano reggiano 36 mois d’affinage, à produire, et bien cela prend au moins 36 mois. Essaye de faire vivre une famille 36 mois sans revenus.
Alors tout le monde est allé acheter son kilo de parmigiano dans ces coopératives. Au fur et à mesure qu’ils dégageaient les étagères, les bénévoles et autres employés avaient accès aux forme di parmigiano les plus prestigieuses, celles qui sommeillaient patiemment depuis des mois.
Tout le monde parlait de ces forme di parmigiano, gâchées, en secouant la tête. Considérées elles-aussi, comme des membres de la grande famille de l’Emilie-Romagne. Quiconque ayant déjà parlé avec un Italien d’ici sait de quoi je parle. Ceux qui produisent le parmigiano reggiano, le vrai – celui qui se bonifie avec le temps comme le vin, celui qui a sa propre science, celui qui se propose en plusieurs affinages – inspirent un profond respect à tous les Italiens. Ces gens-là consacrent leur vie au parmigiano reggiano, avec une passion intacte et un savoir-faire incroyable qui se transmet de génération en génération.
J’adore écouter les Italiens raconter comment on produit du parmigiano. C’est de la poésie. La vache qui donne son bon lait et les rigoureuses conditions de température et d’humidité pour l’affinage. Et l’oeil et le toucher de l’expert. Celui qui caresse sa forme de parmigiano et sait exactement s’il lui faut plus ou moins d’humidité.
Una vera storia d’amore.
Le terremoto, il avait anéanti aussi tout ça. Un chagrin d’amour.
Alors quand une agence de communication italienne m’a contactée pour me parler de leur projet « RiPartiamo Insieme » et pour que je les aide à promouvoir leur initiative, je n’ai pas hésité une seule seconde. Ce projet, c’est tout mettre en oeuvre pour valoriser les particularités du « quadrilatero dell’Unesco« , le territoire qui s’étend de Bologna a Modena, en passant par Ferrara, Reggio Emilia, Mantova, Rovigo et le Delta del Po.
Aider à faire connaître les régions touchées par le tremblement de terre. Pour que le monde sache que oui, même l’Italie du Nord recèle de merveilles architecturales, culturelles, culinaires, naturelles. Qu’en Italie, il n’y a pas que la Toscane, Rome, Venise, ou la Sicile – qui sont tout aussi merveilleuses, cela va sans dire. Et pour que tes prochaines vacances, tes prochains week-ends prolongés, tu viennes les passer en Emilie-Romagne, à venir te délecter de tous les merveilleux produits que mes artistes italiens savent faire mieux que personne.
Même le Metropolitan Museum of Art nous a filé un coup de main en accueillant d’Avril à Juillet 2013 un des portraits les plus célèbres de Velasquéz – Le Duc de Modène (1638), qui était jusqu’alors exposé à la Galleria Estense à Modena, gravement touchée par le tremblement de terre et fermée au public. Un prêt exceptionnel de trois mois (je n’aurais pas voulu être dans l’avion qui a amené le Velasquéz à New-York) pour attirer l’attention du public américain sur notre magnifique région. Avec une partie des fonds reversés aux associations caritatives en charge de la reconstruction de la région.
Alors va faire un tour sur les itinéraires proposés par RiPartiamo Insieme et viens, tu ne le regretteras pas. Tu rencontreras des Italiens qui te parleront de leur prosciutto di Parma comme s’ils avaient connu le cochon. Et tu seras tout attendri.
Et quand tu achèteras désormais du vrai parmigiano reggiano de chez nous, tu sais non seulement que tu vas te régaler, mais en plus que tu nous aides un peu. Et pour ça : GRAZIE.
(Et si tu passes par Parme, je t’offre l’aperitivo, si toutefois tu sais te tenir.)
A presto.
@flonot
PS : Et dans la série Emilia-Romagna, pour bien chouchouter le parmigiano reggiano que tu vas acheter, un billet sur le risotto alla parmigiana à suivre…









