Spaghetti del Mare alla Enzo Molinari

Enzo Molinari, je l’adore.

1988, « Le Grand Bleu », j’ai 7 ans, la France découvre la douceur et la poésie de l’Italie du Sud et les couleurs du tempérament sicilien de Enzo et sa famille.

Enzo est beau. Impulsif, excessif, sensible, fort, généreux, épicurien, égoïste, fragile, et affectueux. Il exagère, il recommence, il plonge, il revient, il caresse, il blesse, il regrette, il pardonne et se fait pardonner.

C’est Enzo, c’est le reflet caricaturé de l’Italien, comme on l’imagine, à tort et à raison, celui qui nous fascine et qui nous agace. Quand j’étais petite et qu’autour de moi on s’extasiait sur « Le Grand Bleu », je me disais dans mon for intérieur : « Oui, et Enzo, il est ITALIEN. Il pourrait être mon ONCLE. D’ailleurs, j’ai un oncle, il est comme ENZO ». Ma petite revanche personnelle sur la vie et les moqueries à base de tortue ninjas. Tout le monde voulait être comme Enzo, avoir son charisme, son rire, sa prestance, son allure.

Sa tchatche.

Il t’agaçait Enzo, cet Italien, parce qu’au fond tu étais envieux, tu peux l’avouer maintenant.

Tu te mourais d’envie de t’asseoir à sa table, pour qu’il te mette des grandes claques dans le dos et qu’il demande à sa mamma de te préparer un gargantuesque plat de Spaghetti del Mare. Une assiette débordante de vongole veraci, riche de langoustines et de moules, abondante de toutes les saveurs et les couleurs que nous offre notre mer.

Il mare.

La mer qui borde notre Italie, du nord au sud. De la Ligurie et sa merveilleuse « riviera » bleu marine, elle parcourt les plages toscanes et amalfitaines, jusqu’à la pointe de la Calabria et ses villages accrochés aux falaises où se brise une eau bleu turquoise. Et dans ses golfes aussi, la mer ionienne, berceau entre la Calabria et la Puglia, là où le soleil choisit de se coucher. Et de l’autre coté de la Puglia, en Adriatique, face aux Balkans. Jusqu’au Nord, en Vénétie, en passant par la riviera romagnola pour arriver jusqu’au port de Venise, là où des milliers de bateaux venaient déverser les trésors du monde pour toute l’Europe.

Il mare italiano. Partout. Pour tous les Italiens.

La mer, qui change au rythme de tous les accents italiens, de tous les dialectes, de toutes les couleurs de peaux, des plus laiteuses aux plus brûlées par le soleil. La mer qui s’accorde avec tous les paysages, de Monterosso à Tropea, de Rimini a Lampedusa, des plages de cailloux et de rochers de la Ligurie aux plages de sable blancs des « maldive del Salento » dans les Pouilles. En Italie, on est tous à une poignée de kilomètres de la mer.

Alors tu imagines bien, les spaghetti del mare, chaque famille a sa recette. Chaque petit bar à moins de 20km de la mer peut te servir une assiette (en plastique) de spaghettis fumants sous une montagne de vongole veraci ou cozze tout juste récoltées et à peine saisis dans de l’huile d’olive et ce, pour quelques piécettes. Et tu es là, en tee-shirt et en maillot de bain, la peau qui tire à cause du sel, la buée de ton plat de pasta sur tes lunettes de soleil, tes cuisses collées à la chaise en plastique, sur un coin de table et à une terrasse qui déborde sur la rue. Le nez dans l’assiette, il fait chaud, très chaud, trop chaud, ça fume, beaucoup, encore, tu te brûles même les doigts en décortiquant tes vongole, mais c’est jouissif, ça se mange sans raffinement mais ça se mange avec amour, ça se dévore avec excessivité, puis ça se régale avec enthousiasme !

Et quand on n’habite plus près de la mer, mais qu’on a immigré, dans un autre pays, loin, trop loin de la Puglia pour pouvoir aller chercher ses cozze soi-meme – chez Pino, le pêcheur et son petit camion où s’entassent des bassines pleines de ses trésors de la mer – mais que le samedi matin la mamma est allée chercher les fruits de mer les plus frais qu’elle ait pu trouver, et nous rassasie d’une assiette de spaghett’pi’cozz’ sautée en 10 minutes, ça te ferait presque verser de longues et grosses larmes de joie.

Donc tu vas aller chercher tes fruits de mer, un vendredi, ou le jour d’arrivage chez toi, bref, des fruits de mer frais, de saison, des beaux fruits de mer et des crustacés, des moules, des coques, des praires, des palourdes, des langoustines, ce que tu veux, tu en choisis un type, ou deux maxi, tu les laves bien, soigneusement, il faut les polir presque, et tu les maries dans la poêle avec un filet d’huile d’olive, un peu d’ail – soit coupé finement, soit la gousse entière que tu enlèves au dernier moment – et quelques brins de persil frisé. Du poivre si tu aimes. Une ou deux tomates que tu fais fondre avec pour leur tenir compagnie. Mais c’est tout. Les fruits de mer et les crustacés se suffisent à eux-memes. Quelques minutes, le temps qu’ils prennent un coup de chaud et te délivrent leur si bon goût iodé. Puis tu les fais sauter avec tes spaghetti al dente. Servis sur l’instant. Sans parmesan. SANS PARMESAN. PAS DE PARMESAN SUR LES FRUITS DE MER NOM DE DIEU.

Même si je sais pertinemment que tu le feras quand même. J’ai appris à vivre avec cette manie des Français qui mettent du fromage sur les langoustines – qui l’eut cru.

Tu me fais déborder ça dans les assiettes, l’âme des spaghetti del mare, c’est l’abondance italienne. Chez nous, ces petites pierres précieuses, on les achète sur le bord de la route dans la camionnette de Pino, entre la remorque de pastèques et de melons jaunes et la brouette de figues de barbarie, donc je peux te dire qu’on ne va pas se priver.

Après ça, tu peux aller somnoler sous un olivier argenté du Salento, c’est l’extase.

Et en faisant des spaghetti del mare, tu as déjà ton antipasto tout trouvé.

Tu mets quelques moules de coté, tu les nettoies bien, tu les ouvres en mettant tout le fruit dans une seule coquille, puis tu les déposes dans une poêle l’une a coté de l’autre. Un fileeeeet d’huile d’olive, de l’ail finement taillé, de la mie de pain de campagne bien partout, du persil frais, du poivre, tu couvres, 5 minutes, tu sers et tu attends les larmes de bonheur.

cozze amollicate

Les moules vont te livrer leur bon jus et tout ce petit monde va s’harmoniser parfaitement dans la poêle.

Et voilà !

Il ne te restera plus qu’à faire ta petite prière pour Enzo.

« – C’est un poème ?

– Oui ! C’est la recette originale des spaghetti ai frutti di mare ! »
Enzo Molinari, Le Grand Bleu, 1988

Baci,
@flonot

 

 

 

39 responses to “Spaghetti del Mare alla Enzo Molinari

  1. Rétrolien : Spaghetti del mare alla Enzo Molinari. | Boojumism

  2. Oaoh ! Ça dépote !
    Durant quelques minutes, je m’y suis vu.

  3. Giorgio41

    Mi fai piangere !!

  4. olivier bon

    Si on met une pincée de Parmigiano-Reggiano, on évite la fourchette plantée dans l’épaule ?
    Non ?
    Même si on le rape patiemment pendant des heures ?
    Parce qu’en ce qui me concerne, ça va être dur de résister…
    Merci Floriana pour ce délectable moment d’humour et de détente si appréciable en ce jour de retour de vacances…
    Je suis décidément jaloux de ne pas avoir tes talents de plume et de cuisinière…
    Mais bien content d’en profiter !
    A très bientôt !

  5. « Tout le monde voulait être comme Enzo, avoir son charisme, son rire, sa prestance, son allure. »

    Problème : pas moi ! J’avais 14 ans quand est sorti « Le Grand Bleu » et tout de suite, Jean Reno m’a agacé, énervé. Et ça n’a pas changé depuis. Non. J’ai envié bien d ‘autres acteurs italiens, notamment les « bei ragazzi » des films des années 1950 et 1960. Et surtout, surtout, le premier de tous, le plus beau, le plus charismatique, celui qui avait un charme indicible, que toutes les femmes adoraient et que tous les hommes jalousaient : Marcello Mastroianni. Bien trop romain, certes, pour manger des « spaghetti al mare » – on le voit plutôt savourer nonchalamment un bon plat de « rigatoni all’amatriciana » dans une « tavola calda » de la « periferia » romaine.

    Mais les « spaghetti al mare », je les ai découverts à Naples, sans Enzo, ni Marcello d’ailleurs. Avec des fruits de mer glanés au marché, dans l’une de ces rues pouilleuses qui font la beauté de cette cité qui ne peut se comparer à nulle autre. C’est une merveille, c’est étonnant, c’est tout simple et miraculeux à la fois. Toute la saveur de la mer qui explose dans le palais. Je n’ai pas connu une telle extase depuis des années, et je dois dire que ça me manque.

    Mais de grâce… Enzo Reno, qu’il se noie et qu’on n’en parle plus :-)

  6. voilà voilà une belle recette qui donne envie….. Miammmmmmmmmmmmm….. Et un commentaire de plus comme ça mamma Giovanna sera contente en plus <3

  7. Je voudrais plutôt faire une prière à la Mamma, la féliciter pour ce plat que je sens déjà à travers mes narines, c’est fou le pouvoir de l’internet, la remercier pour une fois qu’il y a un plat sans parmeggiano pour moi qui suis allergique au fromage

    MAMMA JE VOUS EN SUPPLIE FAITES MOI GOUTER CETTE RECETTE ET TOUTES LES AUTRES QUI SONT SANS FROMAGE (sinon je suis malade et ça n’est pas cool) PAR PITIE INVITEZ MOI OU AU PIRE DONNEZ MOI UN BOCAL DE TOMATES DES POUILLES, CA SUFFIRA A MON BONHEUR.

    Je suis même prête à aller le chercher à Lyon, c’est dire.

    PITIE PITIE PITIE

  8. Stéphanie

    Pour l’instant je suis plutôt côté terre (Toscane je t’aime) mais promis je vais la tester la recette de la Mamma ! (dans son immense bonté elle ne voudrait pas nous donner sa recette de focaccia ? la désintoxication risque d’être trop difficile…)

  9. Une fois encore il faut surtout retenir que pour que ce soit bon il faut savoir rester simple, utiliser de bons produits et préparer le tout avec un max d’AMOUR !

  10. Olivier Lafont

    J’ai dégusté, un beau jour, cette merveille à Procida, cette petite île discrète au large de Naples, tu sais, cette petite île si proche et pourtant si loin de Capri.
    Et depuis, je ne rêve que de recommencer. Retrouver cette petite trattoria sur le port, son menu de cantine, l’assiette creuse immense et le sourire de la patronne. Je pense que c’est là que l’Italie m’a définitivement pris dans ses filets.
    Avec cette recette, j’éviterai des frais inconsidérés de péage pour faire l’aller-retour, uniquement pour déguster ces « spaghetti del mare ».
    Grazie, donc. Et au plaisir de te lire très vite.

  11. Romain

    Flo’ nous harcèle pour laisser un commentaire à sa maman, je le fais pour qu’elle arrête. Sachez qu’on ne mange pas la bouche pleine et que sans les mains c’est compliqué, pardonnez donc le retard. Votre fille est un cadeau, comme son blog.

  12. Olivier Lafont

    (Psssst, d’ailleurs…. C’est quand la prochaine ricetta de la Mamma ?)

  13. Gigli

    Merci Floriana pour ce savoureux billet. A chaque fois que je te lis ça me donne envie d’aller visiter l’Italie.

  14. Tarjon

    Magnifique, oui, oui, je veux être Enzo !
    Merci
    @Nene_Bond

  15. Flavie Culot

    J’adore les recettes présentées ici…Celle de la vraie Carbonara a été une vraie révélation! et celle là fait saliver.
    Merci à toi et à la mamma pour l’héritage qu’elle transmet ainsi, aux amoureux de la gastronomie italienne, natifs ou non :)

  16. Bacca974

    Encore un délicieux billet, qui se savoure plusieurs fois et qui est encore meilleur réchauffé. Encore une découverte et encore une recette à essayer.
    Merci à Flo de rapprocher nos deux pays si merveilleux et séparés depuis le fameux 9 Juillet 2006…
    La Bretagne t’embrasse, mais pas seulement, elle embrasse aussi la mamma qui check tous les commentaires ! Merci la Mamma !! <3 <3 <3
    Baci
    @bacca974

  17. Je me souviens bien de cette scène où Enzo mange ces Spaghetti del mare au bord de la mer, ça me donne clairement envie d’aller rapidement faire un tour en Italie. Pour patienter je vais manger des pâtes tous les jours.Merci pour cette belle leçon de cuisine ;)

  18. Il parait que la maman de Floriana vient lire les commentaires de cet article : coucou la maman de Floriana !

  19. Giovanna

    Merci a tous pour ces merveilleux messages , je passe vraiment un moment magnifique , et merci aussi a ma fille qui partage tout ça avec moi, gros bisous a TOUS

  20. J’en ai mangé au lago di garda cet été, et elles n’avaient pas la moitié de goût que ta recette m’evoque. Même pas le tiers. Ca a ete le plat de pâte le plus cher et le moins bon de tout le séjour (il était bon hein, mais dernier du classement, et a 16€ l’assiette … même mon risotto véneré était moins cher. Ils ont vu les touristes je crois :D). Mais apres ton article j’ai eu envie d’en manger. Pas celui pour les touristes de cet été mais celui de la mama ! J’en ferai un jour. J’en ferai :-)

  21. Daniel G

    Merci Floriana pour cette recette de cinéphile qui me fait pétiller les yeux et les papilles en pensant à ce plat et cette ile merveilleuse mal connue des « petits français » comme dirait Enzo.
    Difficile après cette immersion de reprendre le travail sérieusement :-)

  22. Rétrolien : Cuillère d'argent du web | Pearltrees

  23. baboune

    Moi j’ai toujours eu envie de goûter les pâtes de la mama d’Enzo, celles qu’elles sert à Johanna dans la chambre. Merci Flo pour cette association avec le Grand Bleu que j’adore.

  24. Enzo

    Merci Papa et maman de m’avoir donné ce si beau prénom….. et merci Floriana pour tes envolées lyriques toujours aussi magnifiques. Voilà, maintenant j’ai faim

  25. C’est vendredì et en Italie le vendredì on mange le poisson et aprés d’avoir lit ton post, j’ai envie de spaghetti alle vongole!!
    Bon w.e.! ;-) Simo!
    P.S.: je ne dit pas quell’âge j’avais dans le 1988…sigh sigh…

  26. Mannaggia, ho appena mangiato ed ho già fame!

  27. Petite question du soir: pas de vin blanc? Whyyyyyyyyyy ?

  28. Extravoyance Voyance de Luxe

    C’est avec plaisir que je regarde votre site ; il est formidable .j’ai bientôt quatre vingt printemps et je passe du temps vraiment très agréable à lire vos jolis partages .Continuez ainsi et encore merci.

  29. ktykat

    Bonjour Floriana

    Alors voilà, j’adore cuisiner et donc j’ai invité des amis et passé mon samedi dans ma cuisine. Je voulais vraiment leur faire plaisir, qu’ils se sentent bien. Je voulais qu’autour de ma table il y ai cette jovialité quand on partage un bon plat de pâtes (ha oui j’ai des origines italiennes !!). Donc un petit tour sur ton blog et c’est décidé spaghetti del mare (entre autre !!! parce que je me suis aussi lancé dans la confection de gnocchis, et d’une foccacia…). Je voulais qu’ils découvrent ces saveurs et ce fut réussi !!! c’était un moment magique, du bonheur et …. des plats vides !!! Merci Floriana

  30. J’aime pas les fruits de mer. (Bisous)

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