Tutta l’Italia Che Ho.

« Floriana, tu es française ou italienne ? »

Une fois par jour au moins, c’est la posologie. C’est vrai, après tout, je suis née en France, j’ai un prénom on ne peut plus italien, je vis en Italie, j’ai un caractère un peu méditerranéen. Un peu.

« Je suis franco-italienne. Enfin je suis née en France. Donc techniquement je suis française sur le papier. Et dans le cœur aussi évidemment. Mais je suis d’origine Italienne. Enfin je suis la 1ère génération de français dans ma famille. Donc j’ai l’Italie dans le cœur et les veines. Bref je suis franco-italienne. »

Que celui qui n’a jamais souhaité cultiver sa différence me jette la première pizza.

Et là, la question impossible à esquiver. Je ne peux pas la contourner, les gens le sentent.

« Mais tu te sens plus italienne ou française ? Non, mais je veux dire… Par exemple, tu supportes qui si y’a Italie-France ? »

Alors une bonne fois pour toutes, j’ai supporté l’Italie en 2006, mais en 2000 aussi.

ET MAINTENANT C’EST BON, ON DIT QU’ON NE PARLE PLUS DE 2000.

Et en 1998.

Luigi Di Biagio. Pourquoi, pourquoi tu ne l’as pas mise dedans.

Et en 1994.

Roberto Baggio, j’ai encore une douleur vive dans le cœur quand je repense à toi au Rose Bowl de Pasadena, j’avais 13 ans.

Et en 1990.

Un autre Roberto, premier chagrin d’amour footballistique. J’avais 9 ans et mon mépris de Maradona pouvait commencer.

Notti magiche.

D’aussi loin que je me souvienne, c’est toujours la Nazionale qui a fait battre mon petit cœur et trembler mes jambes, qui m’a tordu les tripes et noué la gorge, empêché de dormir, et fait pleurer. Qui m’a fait serrer mes petits poings quand j’étais petite et que mes camarades se moquaient des Azzurri.

Comme si on avait insulté ma propre mère.

Mon père était persuadé qu’un jour l’école l’aurait appelé pour l’alerter :

« Monsieur, venez chercher votre fille, elle s’est battue avec des garçons dans la cour de récréation ! »

Ben oui mais ils disaient que les Italiens étaient des voleurs.

Je me souviens. Mon père était désespéré. Il me sermonnait. Un peu.

« Floriana, calme-toi s’il te plait. Il faut arrêter de te disputer avec tes copains, hein, promis ? Donne-moi ce drapeau de l’Italie. »

Il avait peur que je roue de coups le morveux qui m’appelait Michelangelo. Comme la Tortue Ninja hein, pas comme Buonarotti, tu penses bien.

Alors l’Italie, mon Italie, tutta l’Italia che ho, elle vient d’où ?

Elle vient de là.

Fin des années 1950.

Mon grand-père Luigi débarque à Lyon avec ses 3 fils aînés, Francesco, Matteo, et Antonio.

Imagine.

Ils ont laissé la grand-mère, les 3 petits frères, et la petite sœur dans les Pouilles, le temps de se trouver un logement, et du travail. A l’époque, pas d’autoroutes, pas de tunnel du Fréjus ou du Mont Blanc, pour faire 1200km, il fallait s’armer de patience et rouler pendant des jours et des jours. Faire des étapes. Pas de téléphone non plus. Ils vivaient loin. Vraiment loin. J’imagine que l’équivalent aujourd’hui serait de partir au fin fond de la forêt amazonienne, ou faire le tour du monde en solitaire à la voile.

Je n’ose même pas imaginer, moi qui pourtant aujourd’hui vis « loin » de ma famille, mais que je peux appeler, voir, retrouver quasiment aussi facilement que d’aller chercher ma pizza chez Mario en bas de chez moi.

Un jeu d’enfant.

Je n’ose même pas imaginer ce que c’est, que de quitter la terre argentée de la Puglia, l’odeur de la mer, la famiglia à tous les coins de rues, les petits vieux qui jouent aux cartes sous un soleil de plomb, les pécheurs qui frappent les poulpes sur les rochers,  les enfants qui courent une pizza al taglio à la main, les Vespa qui chantent, la chaleur de tous ceux qui t’entourent, pour se retrouver dans une grande ville, aussi belle soit-elle, mais froide, vide de tout ce que tu connais, étrangère, et où tout est une montagne à surmonter. Certes, ils avaient des raisons de partir. Mais la tâche n’en était pas simplifiée pour autant.

Par contre je les imagine, tous les quatre, le soir. Se cuisiner des pâtes ramenées précieusement d’Italie pour sentir l’aria di casa. Même si tout manquait pour en faire des dignes de ce nom. Se parler en patois comme à la maison, dans les Pouilles. Gratter quelques notes sur la guitare et entonner des chansons bien de chez nous.

Rêver aux oliviers et aux pavés brulants, la petite vieille en noir qui surveille les passants, les pizzas qui vont de maison en maison. Le brouhaha familier et les Italiens qui gesticulent.

De bonne humeur, même quand ils sont de mauvaise humeur.

Et je les imagine, revenir au pays, et s’émouvoir, le cœur qui bat, devant l’huile d’olive qui parfume le ragù della nonna.

Cette huile d’olive qui était introuvable en France. De l’or liquide, pour mon père, ses frères, et mon grand-père.

Plus tard dans les années 1970, quand c’est ma mère qui est arrivée en France, mon autre grand-père faisait en sorte qu’elle ait de l’huile d’olive pour toute l’année, pour tous nos dimanches en famille, pour tous les plats de pasta asciutta. Quelque chose comme 30-50 litres. Quand on repartait des Pouilles, vers la fin août, on était littéralement enseveli par les valises sur nos genoux, pour faire de la place aux tomates et à l’huile d’olive, aux biscuits du Mulino Bianco, aux formats de pasta régionale Agnesi ou Barilla qu’on ne trouvait pas en France. Et de l’origan. Qui avait patiemment séché al sole pugliese sur les terrasses, pour être confectionné amoureusement et transporté jusqu’en France. La petite touche qui parfumerait la pizza della mamma. Et qui lui donnerait ce goût incomparable.

C’est la naïveté italienne et la tradition méridionale qui allaient à la rencontre de la frénésie et la modernité urbaine.

Tout ça, ça nous faisait rêver.

Moi, mes frères, ma sœur.

Moi qui comptais les jours dès la rentrée de septembre. Les jours qui me séparaient de l’Italie, au mois d’août. Qui inscrivais « – 330, -329, -328,… » sur chaque page de mon agenda. Qui attendais Noël juste pour le colis de la Nonna qui nous envoyait du panettone, des pâtes, et mon paquet de Pan di Stelle. Et regardais ma mère qui confectionnait à son tour un paquet plein de victuailles bien françaises, pour la famille restée là-bas.

Avec un paquet de papillotes pour chacun de ses 10 (!) frères et sœurs.

Moi qui demandais à mon père de me réveiller quand le Grand Prix de F1 se passait la nuit, au Japon, pour ne pas rater une course de Ferrari et prendre le risque de manquer le drapeau et l’hymne italien en cas de victoire. Tout comme je le suppliais de me réveiller quand on arrivait au tunnel du Fréjus au très petit matin, pour ne pas manquer le passage de la frontière, et ce panneau « ITALIA » que j’attendais depuis de si longs mois.

A 6, 13, ou 20 ans, toujours le même rituel.

Les yeux qu’on se frotte à 5h du matin, le cœur qui se serre un peu, voilà, on y est, quelques coups de klaxon en sortant du tunnel, comme pour dire « Ça y est, Italia, on est là, on est de retour, un an, Seigneur que tu nous as manqué ! » et la pause sur la première aire d’autoroute italienne pour déguster le salvateur cappuccino. On est à la maison.

Je pouvais me rendormir, je savais que ma mère m’aurait réveillée, de longues heures plus tard, dans la chaleur de notre Alfa Romeo 75 couleur crème non climatisée, juste avant qu’on aperçoive la mer. Notre mer.

« ON VOIT LA MER ! »

Celle de chez nous, qui nous donne tout ce qu’on aime, tous ses trésors.

Vongole, cozze, tartufi di mare, polipo, calamari, que sais-je…

Puis encore de longues heures avant d’apercevoir le panneau de notre ville, vite recoiffe-toi, on est arrivés, ça fait 18 heures qu’on roule mais ça y est, on va voir Nonna, ils nous attendent tous impatiemment !

La silhouette de ma grand-mère sur le balcon dans la pénombre, qui guettait l’arrivée de ses enfants et petits-enfants qu’elle n’avait pas vus depuis un an.

Et l’explosion de joie.

Le chemin inverse, 4 semaines plus tard, était long, infernal, douloureux, rempli de larmes. J’étais inconsolable. Et ça durait des semaines. J’aurais pu me faire venir un ulcère. Oui, j’étais excessive déjà à 6 ans. Et le plus incroyable est que je pleure autant aujourd’hui, à 32 ans, que lorsque j’en avais 6, quand je dois quitter l’Italie.

Je deviens nera, comme on dit ici.

Toute l’Italie que j’ai, c’est tout ça et tellement d’autres choses. Des saveurs, des odeurs, la chaleur humaine de ma famille, les cousins qui m’écrivent pendant l’année et mon sprint vers la boite aux lettres dès que je voyais pointer la casquette du facteur, les copains qu’on retrouve à la plage, les larmes des séparations, les hurlements quand Toto Schillaci crève la défense adverse, la pizza croustillante et brûlante à peine sorti du panificio, les 1000 lires que ma grand-mère me donnait pour que j’achète mon gelato, les paysages accidentés du Gargano, les plats de pasta fumante sous 40 degrés, la ville endormie pendant la sieste.

Toute l’Italie que j’ai, c’est Luigi, Francesco, Matteo et Antonio et tous les autres, tous les gens, tous les Bruno, Marco, Roberto, et leurs familles, tous les déracinés du Bel Paese, mais qui éprouvent toujours autant d’émotion en cueillant une petite olive dorée de notre terre.

Tout ça. Et encore plus. Bien plus.

Un bacione,
@flonot

 

 

 

56 responses to “Tutta l’Italia Che Ho.

  1. Gina STABILE

    C’est mon histoire à 90%… les autres 10%, c’est que je suis d’Emilie-Romagne, et non pas des Pouilles, et (pardon Floriana) je n’aime pas le football, car mon père y jouait, et j’en avais marre d’être obligée de le suivre tous les week-ends avec ma maman. Mais bien entendu, je suis ferrariste, car née à 5 km de Maranello, et je soutiens tout équipe italienne, quel que soit le sport.
    J’ai toujours l’Italie au coeur, malgré toutes ces années d’éloignement…

  2. Cinzia Trigiani

    Sei meravigliosamente romantica, passionale, nostalgica, creativa… tipicamente italiana! Un abbraccio fortissimo! Grazie per questo omaggio!

  3. orsetta77

    C’est tellement joliment partagé ton histoire…Je me répète mais tu transmets de belles émotions dans ce que tu nous racontes.
    Ta lectrice s’appelle Graziella mais pas d’origine italienne, mariée à un pugliese auprès de qui elle vit à Brindisi :-)
    Au plaisir de te lire et relire.

  4. Toute mon enfance…le même parcours chaque année jusqu’au Gargano…et encore aujourd’hui la même attente…par contre j’y vais plus souvent…Et en plus ma fille ainée c’est installée a Rome,donc une raison de plus d’aller en ITALIE…

  5. da grande Floriana, la tua Italia, la nostra Italia, questo grande paese, ho voglia di prendere il biglietto d’aereo ora

  6. thomas

    merci pour ce beau texte.

    mon meilleur copain venait du Frioul, et selon lui le cappucino se faisait ainsi: un jaune d’oeuf mélangé avec du sucre, lorsque ça a blanchi, on verse le café et du lait: bref un plat de travailleur.

  7. Ce billet était magnifique.

  8. je me suis beaucoup retrouvée dans ce magnifique récit.merci

  9. Katine_

    Katine_ Un billet tout simplement magnifique !! Brava !!

  10. PW